INTERVIEW Catherine DELAUNAY
- Bruno TOCANNE
"...
491" Mensuel des Cultures
Urbaines en Rhône-Alpes - Octobre 2001
-
Que représente le jazz pour vous
aujourd’hui ?
Catherine : L’improvisation et
l’écoute de l’autre.
Bruno : Même chose en y ajoutant l’amour
de la différence et une forme de résistance à la
seule notion,
libérale, "d’industrie musicale" en matière
de création .
- Votre musique
est assez loin du paysage sonore des fanfares, pourquoi coller ce
mot à votre groupe ?
(y'en a qui manquent pas d'air
- ndlr)
Catherine : Il me semble qu’il
n’y a pas qu’un seul et unique paysage sonore des
fanfares mais bel et bien tout un univers. Des fanfares il en
existe des milliers, chacune avec des racines musicales et
culturelles différentes. Pourquoi vouloir toujours
réduire le
vocabulaire, restreindre les choses ? "Y’en a
qui manquent pas d’air" correspond à l’essence
même du mot "fanfare" puisqu’il y a là des
cuivres et des percussions. Dans le sens Rabelaisien
également : "fanfare" est un mot onomatopique
qui me semble convenir tout à fait à la musique que nous
jouons. Tous à vos dictionnaires ! Par ailleurs les
compositions que j’amène sont simples, populaires et
festives. Rien de confidentiel. C’est l’idée que je
me
fais d’une fanfare.
-
Pouvez-vous nous parler de ce jeune
saxophoniste, assez fabuleux qui joue avec vous ?
Bruno : Lionel Martin, avec qui je viens
d’enregistrer en trio en compagnie du contrebassiste Benoît
Keller est un
musicien comme je les aime et comme il y en a peu : musical,
à l’écoute de ses partenaires, sans concession,
imaginatif, ouvert sur les autres, curieux de tout…
-
Comment réagissez-vous aux musiques
électroniques ?
Bruno : très bien ! Là
comme
ailleurs il y des choses fabuleuses. J’aime beaucoup le
côté transe, le côté musique
répétitive que l’on
retrouve dans de nombreuses musiques d’Afrique et
d’Orient. Il y a là aussi des improvisateurs passionnants.
J’ai déjà eu quelques expériences avec des
DJ que
j’aimerais approfondir.
Catherine : à priori très bien
également.
C’est un univers à découvrir plus
précisément en ce qui
me concerne.
- Catherine Delaunay, vous jouez du saxophone et de la clarinette.
Qui sont les clarinettistes qui vont ont le plus marqué ?
Eric Dolphy, Don Byron, John Surman, Gloria Feldman, Laurent
Dehors, Michel Portal, Louis Sclavis, Nano Peylé
-
Bruno Tocanne, même question, mais
pour les batteurs ?
Bien que ce ne soit pas les batteurs qui m’aient le
plus marqués, préférant m’intéresser
au côté collectif
de la création musicale, je citerais tout de même Robert
Wyatt,
Jean-Louis Méchali , Paul Motian, Daniel Humair, Tony Williams,
Jack Dejohnette…
-
Vous êtes plutôt bop, plutôt free, plutôt
contemporain ?
Bruno : C’est une question que je ne me
pose plus depuis longtemps… Je me bat depuis toujours pour
que l’ensemble des musiques improvisées sortent de ce type
de classifications, plus commerciales qu’artistiques. Je me
refuse de choisir une catégorie esthétique au
détriment
d’une autre. J’aime autant le rap, le raï, la musique
contemporaine, les musiques traditionnelles du monde entier…
que toutes les formes du jazz et des musiques improvisées !
Chacune de ses musiques m’apporte quelque chose de nouveau.
Catherine : Il y a des musiciens extremements
performants qui jouent le bop à merveille et que
j’écoute
avec plaisir, même si je n’en suis pas une
spécialiste.
Pour le reste je me nourris de toutes les musiques que j’ai
énormément travaillées et écoutées,
mon discours musical
passe par là. Je me sens free, oui, libre de développer
mon
propre langage. Je suis contemporaine, évidemment. La musique
que j’écris est contemporaine, la musique que je
créée en
improvisant est une musique vivante et instantanée.
-
Catherine vous allez donner un concert fin septembre au Magic
Circus avec une pianiste, volontairement ouvert sur d’autres
musiques. Une première partie avec des œuvres de Carl
Maria
Von Weber, Johannes Brahms et Alban Berg... et une deuxième
partie jazz. Qu’est-ce qui vous pousse vers ce genre
d’exercice ?
Je ne conçois pas cette soirée comme un exercice mais
véritablement comme l’expression de ma propre culture.
J’ai une formation dite « classique » au
départ , conservatoires et tutti quanti. La musique
classique et la musique contemporaine font partie de mon univers.
Je les considère comme une richesse, un outil
supplémentaire
pour étoffer mon discours improvisé. Yves Bleton
m’a
suggéré l’idée de cette 1ére partie
et c’est avec
un grand plaisir que je retrouve Sandrine Legrand au piano. Nous
avons un long parcours musical ensemble et jouer en sonate
c’est comme se raconter à travers la musique de Brahms ou
de Berg nos expériences musicales diverses. Il y a dans la
musique de chambre, comme dans la musique improvisée,
l’exigence, la générosité, la
nécessité d’une
grande intimité et d’une compréhension totale.
-
Comment ce passe la vie d’un
groupe de jazz en France ?
Bruno : Nous n’avons pas à proprement
parler de "vie de groupe", chacun ayant un certain
nombre d’activités de son côté. Nous
préférons parler
d’un "réseau" de musiciens à travers
l’hexagone avec des affinités, des histoires ou des envies
communes. Nous nous retrouvons régulièrement sur les
projets
des uns et des autres. Des nomades en quelque sorte, avec
l’aide d’internet et du TGV… Il y a également
des
réseaux et des échanges avec des musiciens vivant dans
d’autres pays, comme ceux qui organisent l’OFF Festival
de Jazz de Montréal. : Le vibraphoniste
québécois Jean
Vanasse, avec lequel j’ai tourné en Europe et au Canada il
y a quelques années, est l’un des organisateurs de ce
festival. Il m’y a invité à jouer avec son sextet
et y a
invité notre duo avec Catherine cet été. La
résidence
d’Agapes nous permet de l’inviter à notre tour
à Lyon ... et nous avons la volonté de développer
des
échanges réguliers.
En France, en ce qui concerne le jazz et les musiques
improvisées, mais également plus
généralement l’ensemble
des musiques actuelles, le problème de la diffusion se situe en
particulier au niveau des Scènes Nationales et autres
Théâtres
Municipaux.
Certaines de ces structures ne pensent plus l’artistique
qu’en terme de rentabilité, n’ayant parfois
pour
seule politique que de programmer le groupe lauréat d’un
concours, (serait-ce pour combler leur manque d’imagination
en matière de programmation ?) et/ou une ou deux
« valeurs sûres » par saison (souvent un
jeune
musicien poussé par une major ou l’une des 3 formations
les
plus médiatisées du moment) et basta… Même
si ce
n’est évidemment pas le mode d’action de toutes ces
structures, c’est une tendance qui tend à se
généraliser
depuis quelques années, alors qu’en même temps elles
font
un travail de fond en faveur du théâtre et de la danse.
Heureusement le tissu associatif, malgré la multiplication des
embûches, reste vivant ! C’est en partie grâce
à
lui, que ce soit par le biais de festivals ou de lieux de
diffusion, de création et de formation, que la création
musicale arrive à se développer malgré tout, ce en
dehors du
seul système « marchand ».
Ce réseau, hétéroclite (dans le bon sens du terme)
et
dynamique, a évidemment besoin d’aides d’urgence.
Que
les institutions fassent confiance à priori à ces
associations
qui vont de l’avant, sans attendre qu’elles
s’épuisent et qu’elles se retrouvent dans des
situations financières dramatiques. Elles font tout, le plus
souvent, pour se conformer aux charges imposées par les
institutions (ce qui parfois relève de l’impossible) et
ont
suffisamment fait la preuve de leur nécessité que ce soit
en
matière de création artistique qu’en matière
de lien
social…
-
Vous êtes en résidence à
l’association Agapes qui souffre actuellement d’un
manque d’aide de la ville de Lyon, pouvez-vous nous en dire
plus à l’heure actuelle ?
Bruno et Catherine : Il est tout de même
très
choquant qu’une ville de l’importance de Lyon se soit
jusqu’à maintenant désintéressée du
travail d’une
telle association, affiliée à la fédération
des scènes de
jazz et musiques improvisées, regroupant diffuseurs, artistes et
techniciens sur un projet de diffusion – création et ce
dans le domaine des musiques innovantes !
Faut-il rappeler qu’Agapes a mis plusieurs musiciens en
résidence, que cette résidence leur a permis, entre
autres,
d’accueillir : Louis Sclavis, Denis Badault, Serge
Lazarevitch, Alain Blesing, Régis Huby, Emmanuel Bex,
Benoît
Cancoin, Jean-Paul Hervé, Isabelle Olivier, François
Raulin,
Lionel Martin, Lucia Recio, Emmanuel Scarpa, Daunik Lazro, Didier
Havet… à l’Elysée, au Magic Circus, à
l’Amphithéâtre de l’Opéra de Lyon,
à La Condition
des Soies…
Qu’Agapes a produit un 1er CD sous son propre
label, CD qui a été « disque
d’émoi » dans
Jazz Magazine et qui est maintenant distribué au Canada,
Qu’Agapes a produit ou co-produit des concerts un peu
partout en France, en Pologne et à Montréal,
Qu’Agapes a reçu nombre de musiciens comme Ramon
Lopez , Paul Rogers, Marc Ducret, Bruno Chevillon, Eric
Echampard, Ricardo Del Fra…
Qu’Agapes a permis l’émergence de jeunes musiciens
et
de nouvelles formations dont notre duo avec Catherine,
« Y’en a qui manquent pas d’air », le
nouveau trio Keller – Martin - Tocanne, les formations du
contrebassiste Pierre Badaroux…
Qu’Agapes accueillera des musiciens québécois dans
le
cadre d’échanges avec Montréal… ?
Le tout avec des aides, en région, se limitant à la DRAC
, la
Mairie n’ayant, à ce jour (mais nous avons bon espoir
qu’il y ait du changement rapidement) pas renouvelé la
petite aide qu’elle accordait. Cette défection de la
mairie
a entraîné de fait un désengagement progressif de
la DRAC et a
donc amené Agapes au bord du gouffre, alors même
qu’elle
développait ses activités.
S’ajoute à cela le problème d’un lieu
permanent
adapté à ces musiques. C’est pour ça que
nous avons pris
l’initiative de lancer une pétition de soutien à
Agapes en
juillet, signée par de nombreuses personnalités du
secteur
culturel (musiciens, diffuseurs, producteurs, agents) et par le
public, et que nous l’avons envoyée aux différentes
institutions régionales.
Une rencontre récente avec les responsables des
« musiques
actuelles » à la Mairie de Lyon nous a un peu
rassurés
sur l’avenir… Mais nous attendons de voir…
-
Un disque en préparation ?
Plusieurs !
Le disque du trio Benoît Keller – Lionel Martin –
Bruno Tocanne "Résistances" déjà enregistré
en
septembre.(Sortie prévue fin 2001)
Le prochain disque du Duo Tocanne – Delaunay et le disque de
"Y’en a qui manquent pas d’air" sont eux
en préparation pour 2002/2003.
-
Quel est le disque qui vous a le plus marqué ?
Catherine : plus qu’un disque, 2 concerts
> Festival de Stockholm en 1999, je crois. Concert solo du
tubiste Michel Massot ; de la dentelle, de la finesse, de la
fougue, du silence, de l’humour… Une de mes plus
grandes émotions.
> Festival « Afrocaribeno » en 1997 : Un
groupe de musique traditionnelle du Honduras ; un sens du
spectacle extraordinaire et rythmiquement époustouflant…
Bruno :
- « Open Strings » / Jean-Luc Ponty
Expérience, avec Joachim Khün, Oliver Johnson, Peter Warren
et
Philippe Catherine (1971) « 5 octobre
1974 » / Cohelmec Ensemble, avec Jean-Louis et François Méchali,
Jean
Cohen, Jean-François Canape et Joseph Dejean (chant du
monde)
Avez-vous
d’autres projets à venir ?
Catherine et Bruno :
Nous serons en tournée au Japon ensemble au mois d’octobre
2001, avec le pianiste américain Dave Burrell. Nous y
rencontrerons également deux musiciens japonais : le
guitariste Takayuki Kato et le contrebassiste Nobuyoshi Ino
Nous travaillons aussi en duo sur un projet musique et cinéma
avec le scénariste Jean-François Goyet
(scénariste, entre
autres de « Western » de Manuel Poirier). La
création se fera à Varsovie en Novembre 2002 puis nous la
présenterons à travers la Pologne.
Et puis plein de projets chacun de leur côté puisque Catherine part en tournée en Afrique avec Tous Dehors et continue de travailler avec le projet franco-cubain de Luc Le Masne et que Bruno jouera avec le trio Keller – Martin – Tocanne régulièrement ce dernier trimestre à Lyon , fera une série de concerts en mai 2002 avec Denis Badault et prépare une tournée en octobre 2002 avec un orchestre franco-québécois sur les compositions de Jean Vanasse.
Interview Bruno PIN - "...491" - Octobre 2001 - N° 64