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Bruno Tocanne :
"Ce nest pas parce quon est
militant quon naime pas jouer de
belles chansons."
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Interview : Christian
Gauffre
site JAZZ MAGAZINE
décembre 2002
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C'est en
compagnie de Lionel Martin (saxophones) et Benoît Keller
(contrebasse) que le batteur Bruno Tocanne a enregistré
"Résistances", CD au titre apparemment
éloquent. Nous avons voulu tout de même en savoir plus.
Petit entretien musico-politique.
Quand on donne à un CD un titre
aussi fort que « Résistances », pourquoi ne pas aider
lauditeur en lui fournissant une petite explication
sur la nature de ces résistances ?
Remarquons déjà le pluriel. En fait, jétais et
je reste énervé de voir que les musiciens, en
particulier dans le jazz et les musiques improvisées, ne
sont jamais partie prenante du débat politique, du
débat citoyen. Il ny a pas les mots, il ny a
pas un texte explicatif avec le CD, mais il reste le
titre. On peut décliner un certain nombre de choses
auxquelles il faut résister. Au départ, dans ma tête
et celle de Lionel, il y avait des choses comme Attac,
qui nous concerne vraiment, mais finalement ça peut
sélargir facilement. Moi, par exemple, jai
coutume de dire que la première des résistances, pour
un artiste, cest de rester soi-même, de résister
aux lois du marché et du marchandisage. Sur scène, je
me sens résistant quand je joue. Mais ce qui passe en
musique, tout le monde ne le perçoit pas forcément. On
sest dit quil était important
daffirmer haut et fort ce que nous pensions, de ne
plus faire de différence entre notre action de musicien
et notre action de citoyen. Je nai plus envie
quil y ait dichotomie entre ma vie de citoyen et ma
vie dartiste. On a pensé à Zebda aussi, bien
sûr, puisquon retrouve par exemple le Chant des
Partisans sur le disque des Motivés
Vous vous sentez proches des
positions de Zebda ?
Oui. Cet engagement est justifié et nécessaire. Nous
avons cherché à affirmer notre engagement aussi
fortement dans notre secteur, où il y a plus de musique
et pas de paroles. Nous avons voulu abattre le paravent
de linstrument.
Vous employez beaucoup le mot «
citoyen », qui est redevenu assez récemment à la mode.
Seriez-vous gêné si on le remplaçait pas le terme «
militant » ?
Je dis « citoyen » parce que je nose pas dire «
militant » ! Je me sens tout à fait militant. «
Citoyen », cest vrai, ce nest pas suffisant.
Jassume totalement le militantisme.
Développons encore : à quoi
dautre résistez-vous ?
Nous avons enregistré ce disque juste avant le 11
septembre. A cause de cela, nous avons commencé par
hésiter autour de ce disque, à nous dire que ce
nétait peut-être plus « dans lair du temps
»
Puis nous avons décidé que cétait
linverse, quil était dautant plus
urgent de résister. Je lai dit, mais jy
reviens, je voyais comme première résistance celle que
tout artiste doit avoir envers les industries musicales.
Cest une dérive du libéralisme que de vouloir
mettre toute la culture, toute la musique, dans un
secteur purement marchand. Je ne my retrouve pas,
et je ne suis pas le seul. Ensuite, autre résistance :
je suis militant anti-xénophobe et anti-raciste, il y a
eu le 21 avril, et tout a pris un peu plus de valeur
encore, même si cétait déjà sous-jacent.
Finalement, laisser le contenu de ces résistances
ouvert, ce nest pas mal non plus.
Les disques « militants »
puisent souvent dans le passé chants de la guerre
civile espagnole, chants de la résistance italienne,
etc. Chez vous, à lexception du Chant
des Partisans, ce nest pas le cas.
Et le Chant des Partisans nest là que parce
que cest une très jolie mélodie. Pas longtemps
avant denregistrer ce disque, jai entendu
Montand chanter le Chant des Partisans a capela à
Moscou : jai pleuré devant tant de beauté
Jai souvent envie de faire des choses très
dépouillées, le trio peut être très dépouillé, et
jai trouvé quil y avait un rapport évident
entre cette mélodie et notre projet. Quand je lai
proposé, Lionel Martin et Benoît Keller ont dit oui
tout de suite. On a fait deux prises, lune ouvre le
disque, lautre le ferme. Cest de lordre
du symbole, mais pas seulement, il y a toujours
lartistique, et jadore cette mélodie.
Comment sest constitué le
répertoire du disque, ce sont des thèmes composés
spécialement à cette occasion ?
Pour la plupart, oui. Il y a des thèmes complètement
improvisés, il y en a de Benoît, dautres de
Lionel
Il y en a davantage de Lionel
Martin
Cest un pur hasard. On en a beaucoup enregistré.
Cest ma manière de faire depuis quelques années :
on entre en studio, on joue, on laisse tourner les
magnétos, puis on sélectionne. On a retenu ceux qui
nous plaisaient le plus, ceux qui entraient le plus
évidemment dans le cadre de ce projet. Et en même
temps, cest une manière de dire que ce nest
pas parce quon est militant quon naime
pas jouer de belles chansons. Comme dit Lionel, le beau,
cest aussi une résistance.
Comment avez-vous décidé des
titres à donner ?
Pour les thèmes improvisés Tolérances,
Résistance(s), Les méandres du fou on en a
décidé après, ensemble. Les thèmes de Benoît avaient
déjà leur titre
Il y a trois thèmes deux
de Martin et un de Keller avec le mot « tête
»
Cest vrai
je vais leur faire remarquer ! Mais
je nai pas de réponse
Comment se passe
aujourdhui la production dun tel disque ?
Nest-ce pas aussi une lutte, une résistance ?
Tout ce quon fait est une résistance. Etre encore
musicien à 47 ans, cest une grande forme de
résistance, produire des disques alors quil
ny a plus de distributeurs, ou quasiment, cen
est une autre, comme le fait de vouloir rencontrer des
gens, de faire des « chantiers » à Lyon, des échanges
avec les musiciens du Québec, etc. Pour faire ça en
2002, il faut être sacrément résistant. La
multiplication des expériences est très difficile à
vendre. Il est plus facile de faire un « produit » X,
bien léché, et de le vendre. Alors que cest dans
les rencontres et les échanges que les choses avancent.
Votre collaboration avec les
musiciens montréalais, cest un début de
fédération des résistances ?
Oui. Quand je suis allé à Montréal la première fois,
jai beaucoup discuté avec les Québécois. Ils
vivent la même chose, en pire, puisquils
nont pas le statut dintermittents, eux. Et
jaime bien leur façon de réagir aux problèmes.
Eux, ils ont fait un festival, plutôt que de monter une
structure comme lUMJ, qui a surtout râlé, même
si elle a fait du bon boulot à ses débuts. Je trouve
exemplaire quils se soient dit : arrêtons de
pleurer, arrêtons de râler, prenons les choses en main
et organisons quelque chose. Il y a des gens qui
résistent partout. Eux, ils ont des raisons encore plus
fortes de résister, puisquils sont face au plus
gros festival de jazz nord-américain
Quels sont vos projets, avec les
Montréalais ?
Déjà, jinvite Jean Vanasse, avec Jean-Philippe
Viret, au sein dun orchestre franco-québécois qui
va tourner en France vers mi-avril/mi-mai, et on prépare
la prochaine édition de lOff Festival de Montréal
lété prochain. Il est question quil y ait
Sclavis, mais ce nest pas encore fait. Ils
voudraient que Denis Badault revienne, avec son trio
cette fois. Il y aura sûrement Yen a qui manquent
pas dair, avec sans doute une rencontre avec une
fanfare là-bas
Jespère que lambassade
de France fera un effort un peu plus conséquent.
Lautre problème, cest que ça fait deux fois
que je suis invité à Montréal, et que je narrive
pas à trouver léquivalent en France. Toute
lannée dernière, jai cherché un lieu, une
ville, une région, capable daccueillir huit à dix
musiciens québécois pour une opération du même genre
: impossible. Quant à la région lyonnaise où je
réside, il ne sy passe plus rien, les subventions
de la ville de Lyon sont réduites à zéro. Si ça
continue, on va tous partir ailleurs.
A écouter :

Bruno Tocanne/Lionel Martin/Benoît Keller : "Résistances"
(AGA 2100, dist. Improjazz, ImuZZic et Jazz Valley)
Site de Bruno Tocanne : http://www.btocanne.fr.st/
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